
Mologaï
Et si tu veux, tu vois… quand tous on aura déclamé nos vies et qu’on aura fait la dernière embardée, de trois sursauts mécaniques dans le grand feu ou de sept petites pelletées sous la terre, de neuf respirations plaintives pour le salto final ou d’un ultime long baiser emportant notre souffle déjà froid, qui que l’on soit, par rang d’aptitudes ou de tristes richesses, que l’on finisse seul(e) ou entouré(e) de tous ceux que l’on a semés ou commis… par delà les mirages de nos croyances ou les murs infranchissables de nos certitudes, que les Dieux soient Uniques ou Multiples, que le chemin se reprenne là où l’on a fauté ou qu’il ne soit qu’une entaille de plus dans le vaste univers, que des anges noirs ou blancs selon le camp qu’ils choisirent – c’est fun, tu ne trouves pas que l’Ange Sombre soit appelé Ange de Lumière ? Le Paradis serait-il un Miroir et l’Enfer un Reflet ? – nous emportent sur leurs fourches caudales ou sur leurs phallus d’ébène, que l’on pleure nos trahisons nécessaires et regrettent nos amours déchues…
Je retournerai t’attendre à Mologaï.
Je remonterai le cours du temps et des êtres, quel qu’en soit le tourment.
Je reviendrai à Mologaï. Par la Grand’Sphère, je reviendrai.
Même si personne ne se souvient de Mologaï.
Mologaï et ses marchés orientaux aux mille étals de saveurs sucrées, aux pluies de senteurs des dix mille épices qui saturaient la cité quand retombait la brume opaque du soir, de ces soirs uniques made in Mologaï… quand s’allumaient les bûchers de viandes grillées et salées et que les cohortes de moines agitaient leur faisceaux à prière coulés dans le métal doré de nos péchés.
Et que toutes les lamaseries des hauts domaines proclamaient ton retour comme le début d’une nouvelle ère, Toi, l’Humble Souveraine de Mologaï, un titre parmi d’autres…
En ce 23ème jour de la cinquième Lune des Années Incalculables, tu nous revins, aux portes basses du plus vieux monastère, nue drapée de noir, comme une vagabonde à la peau pâle sans taches, si ce n’était quelques larmes de graines brunes comme autant de perles pigmentées, d’un regard bleu que la pureté disputait à l’énigme, de lèvres si douces qu’elles n’étaient que des psaumes et des absolutions murmurées…
Tes pieds parfaits foulaient à nouveau le sable ocre de Mologaï alors que se rassemblaient les populaces, que pleuraient les hommes et les femmes et que les enfants partaient chanter la bonne et généreuse nouvelle précédés de leurs cerfs-volants bigarrés et de leurs chiens roux. Et alors que les anciens à la barbe parcheminée accumulaient leurs rouleaux de vœux et d’accueil pour te fêter comme on fête le retour de ce qui compta le plus, sans arrière-pensées, dans la joie unique des félicités retrouvées.
C’était une autre époque, c’était par delà les frontières de l’esprit, dans la chaude affection des moines hospitaliers de Mologaï. On avait tracé des cartes pourtant, elles furent brûlées ; on avait construit des pontons sur les rivières, elles furent détournées ; on avait bâti des gîtes sur les routes, elles ne menaient plus nulle part. Il était perdu le chemin de Mologaï.
Echangé plus qu’à son tour contre les artifices et les faux-semblants, les déshonneurs et les déloyautés, les aristocraties des apparences et les dogmes populistes dont l’adhésion n’était pas contestable puisqu’elle était affaire de mode qui comme chacun le sait, est un argument définitif et indiscutable. Troquée la toge monochrome mais simple de Mologaï contre les derniers strings fluo-teenagers, abandonné l’étendard sacré des Colibris aux brisures ombrelles, ils l’avaient classé ringard lors des derniers happenings-verrines, quant à l’encens, il y avait des non-dits du côté des pouvoirs cosmétiques. Seule la Violence avait droit de Cité mais en douceur…
Nous étions perdus en ces temps là et la moindre apocalypse nous était devenue salutaire mais cette garce et ses cavaliers ne venaient pas lancer la danse macabre !
Moi-même qui me vantais d’être du dernier Ordre, autant par Saint Georges que par le Dragon, par mes ascendances défuntes et mes enseignements chanceux, par mes élans de pureté rédemptrice et mes principes incontournables, je m’étais égaré dans les Villes d’Ombres Fluides, j’avais renié des vérités de manuscrits, j’avais succombé aux étreintes d’un soir (fut-il d’un an), j’avais conspué les porteurs de vérité pour ne pas les rejoindre dans les fosses des Sacrifices Médiatiques. J’avais servi des Maîtres qui ne servaient qu’eux et ils m’avaient rendu complice de leurs désastreux échafaudages.
L’eau n’était plus là que pour ma soif et c’était contraire aux tablettes anciennes de Mologaï.
Et tu es venue, Ô Douce Inspirée, poser la plante de tes pieds de nacre sur mon front fiévreux et perdu d’insatisfaction effrénée. Tu es descendue dans l’arène des perditions et tu as consommé le souffle vicié de nos multitudes pour me rendre le chemin de Mologaï.
Aussi y suis-je retourné, par la force du bâton-pèlerin et sous les signes que l’on ne peut voir que si l’on regarde simplement. Ton ombre a parcouru, conjointe de chaque instant, ce chemin et tes mains m’ont convié aux fontaines-relais de Mologaï. Je suis redevenu un Bienheureux – et dans leur modernité ce mot veut à présent dire « fou » -, j’avais redécouvert grâce à toi les vieilles traverses de bois démantibulé, les murs de ronces secrètes et les clairières de sabbatiques tablées ! Tu m’avais ramené à Mologaï… mais tu étais restée de l’autre côté.
Mais en ce 23ème jour de la cinquième Lune des Années Incalculables qu’il m’a fallu désormais calculer pour ne pas te perdre, jamais, j’ai cru aux Oracles et à leurs transes de songes étranges, j’ai prié avec eux je ne sais même pas qui ou quoi, et en ces heures où mes sherpas blancs me ramènent vers le Palais des Hautes Félicités, je sais déjà, aux cris de liesse de la multitude, aux feux d’artifice étranges qui alimentent les flancs de nos montagnes, comme des orages de marbre coloré, aux lâchers d’oiseaux enivrés de liberté retrouvée, je sais que tu es rentrée à Mologaï…
©Esteban - Sabam/A/A/15625
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