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Leelashtar
Et les Cavaliers de Vieille Lignée avaient franchi une à une les Stations du Chemin de Croix.
Ensemble et jamais résignés, ils avaient bivouaqué au Calvaire de Saint-Jacques, rompu le pain et partagé le vin de bonnes terres. Tous avaient affronté l’amertume, chassé la résignation, banni l’abandon, repoussé la quiétude molle d’un repos bien mérité qui n’était que tribut à Dame qui Coupe. Au mieux on les avait ignorés dans leur voyage, au pire on les avait chassés comme on écarte volontiers l’annonciateur d’autres nouvelles, d’autres rêves à affronter.
Porteurs de leurs armes rutilantes et séculaires dans leurs fourreaux d’acier ou leurs gaines de gros lin, charriant dans leurs fontes d’anciennes reliures de cuir brûlées par sept soleils, ils étaient les ultimes détenteurs de que le Monde avait offert de projets et d’espérances à bâtir avant qu’Il ne sombre dans la bêtise (qui n’est que paresse), dans la luxure (qui n’est que vide de sa vie), dans l’égo (qui n’est que bassesse), dans l’immobilisme (qui n’est que torpeur de soi).
Au Calvaire de Saint-Jacques, et bientôt là-haut, les Nuits de l’Altiplano.
Quelques jours de lente chevauchée encore sous les étoiles d’Astaria. Quelques nuits de garde et de demi-sommeil accompagnant les bergers retardataires et les derniers troupeaux de moutons dans leur transhumance aux confins des monts désolés. Ne resterait bientôt que la route de pierre montante bordant les abîmes de sel bleu, croisant ça et là l’architecture osseuse de pachydermes oubliés, quelques puits gravés de glyphes rupestres d’un autre temps, poésie mystique d’une autre ère. Encore, encore et encore gravir les antiques chemins sur leurs montures alezanes, questeurs d’un drôle de Graal, bonimenteurs d’un vrai sacerdoce, chevaliers d’une confrérie raillée.
Au Calvaire de Saint-Jacques et plus loin, sous les arpèges des rochers-crissant, les silences de l’Altiplano.
Et pour ceux qui crurent en l’Etoile, ceux qui savaient – comme on Sait de source vive -, ceux dont rien n’avait entamé la conviction sinon le doute légitime des croisées de chemins, ceux qui crurent en l’Enfant et qui ne bannirent pas la Catin, ceux qui aidèrent le Faible et repoussèrent le faible, ceux qui chérirent les Savoirs qui ne valaient plus rien, ceux qui, enfin, avaient abandonné les soies et les parfums de la Menteuse et s’étaient lancés sur les traces légendaires de la Prophétesse.
Ceux là, donc, par-delà le Calvaire de Saint-Jacques, aux portes de bronze de l’Altiplano.
Elle était venue, dans son manteau de nuit noire bordé de lamelles cerisées. Aux flammes d’airain rouge de ses cheveux elle avait suspendu des vœux de papier spiralé. Haute Prêtresse des destinées perdues, on l’appelait Réussite, parfois même Constellation. Et tout agenouillés qu’ils étaient, ils ne virent que son sourire et oublièrent ses larmes. Le Temple était à eux, c’était leur dû, c’était leur gîte, et dans les terrasses de fronton de l’Altiplano, ils reçurent sa bonne parole comme le baiser qui précède le vrai sommeil.
Leelashtar, c’était le nom qu’on lui accordait, et elle était la Prophétesse d’Argyle.
C’est dans l’Altiplano. Il suffit de suivre le chemin.
©Esteban - Sabam/A/A/15625
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